Nos musiciens racontent Concert à la maison d’arrêt de Fresnes

19/11/2018

Une journée particulière.

 

Il y a des jours plus lumineux que d’autres, il y a des jours plus évidents que d’autres, il y a des jours plus marquants que d’autres.

 

Hier était une journée particulière, une journée où pour aller travailler, il faut d’abord être fouillé, avoir enlevé ses chaussures (car c’est sur, elles vont sonner sous le portique de sécurité), avoir montré 4 fois sa carte d’identité. Une journée où les téléphones sont au placard. Une journée où il est important d’être accompagné d’amis car la première impression est glaciale.

Il est 11h30.
Une fois admis à passer la porte, sans oublier d’avoir remis ses chaussures, ranger son passeport (et pas n’importe où car on en aura besoin pour sortir), le temps se fige, il faut traverser ce couloir, immense, entrecoupé de 4 portes, qui, à chaque fois qu’elles se referment, nous séparent un peu plus de  » dehors « .

 

Ce couloir, il vaut mieux le traverser sans tourner la tête, car sur les côtés, ils sont là, trois par cellule.

 

Une fois arrivés là où nous jouerons, l’endroit est un peu plus familier, des gradins, une scène, des pupitres, des chaises…

 

Nous répétons, nous mangeons… là où ils seront assis dans quelques minutes.

 

On nous dit de descendre des gradins et d’aller sur la scène : ils arrivent. Des hommes. Combien sont ils? 40? 50? 60? pourquoi sont ils ici? depuis combien de temps? Tiens, celui là, le vieux monsieur en vert, il était là l’année dernière, et peut être même l’année d’avant… le temps s’arrête encore un peu plus. Assise sur ma chaise, je les regarde, et à chaque regard croisé, je suis captivée, quelques sourires sont échangés, comme pour se dire bonjour, finalement, ce n’est pas si terrible, ce n’est pas si effrayant, ce sont des hommes, des hommes qui sont en prison, on ne saura jamais pour quelle raison…et il vaut peut être mieux ne pas le savoir.

 

Le concert commence, ils sont attentifs, à quoi pensent ils? que ressentent ils? je ne peux pas m’empêcher de les regarder, mais pourquoi sont ils ici? comment peut on vivre à trois dans une cellule, pendant des jours, des nuits, des mois, des années… ce n’est pas ça la vie. Je me dis que pour eux aussi cette journée doit être particulière, un orchestre en prison, c’est la possibilité de sortir quelques minutes de cellule, c’est l’occasion de ressentir une multitude d’émotions, de voir de nouveaux visages, et aussi d’être important. Car oui, ils sont importants, ils sont notre public!
Ce qu’ils ne savent pas, c’est que nous sommes autant chamboulés qu’eux…

 

La musique résonne différemment en prison. Comme ci chaque note avait vocation à leur parler, à les soulager, à les émouvoir, à leur faire du bien. Oui, je crois que c’était ça notre mission hier, leur faire du bien.

 

La première bouffée d’air à l’extérieur de l’enceinte, est, elle aussi, particulière. Nous sortons… ils restent.

 

Au fond de moi, j’espère qu’ils se souviendront de ce qu’ils ont ressenti et je me dis que cette journée a du passer vite pour eux.

Il est 16h15, la nuit va bientôt tomber.

En prison c’est une journée de plus en moins.

 

Le temps se remet à courir, il faut rentrer à la maison… vite. Retrouver les enfants, préparer le repas, et soigner cette migraine apparue là où manque l’oxygène de la liberté.
La vie reprend son rythme. Et ce matin, une pensée va vers ces hommes, ces prisonniers…

 

Hier la musique est entrée dans les murs de la prison de Fresnes, tel un rayon de soleil qui transpercerait un ciel nuageux.. Et elle doit encore y résonner… dans le coeurs des prisonniers.

 

Anne-Lise Durantel, violoniste